«Il s’agit souvent de trouver un compromis»

Le journaliste d’investigation Leo Eiholzer trouve que la loi permet parfois d’aller loin. (Photo: SRF)

 

MAKING-OF Leo Eiholzer est journaliste d’investigation pour la SRF. S’il n’utilise la loi sur la transparence que depuis peu d’années, il a déjà de nombreuses expériences à son actif. Le jeune homme de 24 ans évoque les possibilités et les limites de cet instrument.

Problèmes de gestion à l’hôpital pédiatrique de Zurich, mobbing au sein du service du renseignement, affaire «Prêtre», réseau d’espionnage qatari: le journaliste Leo Eiholzer a déjà dénoncé de nombreux dysfonctionnements émanant d’institutions publiques. Des enquêtes qu’il réalise entre autres avec la loi sur la transparence.

Leo, tu fais de l’investigation. Quand utilises-tu la loi sur la transparence dans tes recherches?

Je l’utilise généralement dans le cadre d’une recherche. Jusqu’à présent, je n’ai pas réalisé d’enquête exclusivement avec la loi sur la transparence. Pour moi, c’est un outil qui ne remplace pas le travail d’investigation classique avec des sources confidentielles, mais il peut être d’une grande aide. Avec les années et l’expérience, mon approche de la loi a changé.

Peux-tu préciser?

Au début de ma carrière de journaliste, je faisais des demandes d’accès très larges. C’étaient de véritables expéditions de pêche. Or cela ne m’a pas apporté grand-chose. C’était surtout du travail inutile pour l’administration, ce qui me retombait dessus lors de la demande suivante. C’est pourquoi j’ai abandonné cette approche. Entre-temps, je peux dire de manière assez précise si une demande va aboutir ou non. Je ne fais généralement mes demandes d’accès qu’au milieu d’une recherche. Mais même à ce moment-là, elles ne me livrent la plupart du temps pas l’histoire, mais m’indiquent où je dois continuer de chercher au moyen d’autres méthodes.

Leo Eiholzer a participé au Café Transparence pour évoquer ses expériences. Il a été interviewé par le journaliste Christof Schneider.

Quelles sont tes expériences jusqu’ici avec la loi sur la transparence?

Au niveau fédéral, elle fonctionne généralement bien, du moins pour la plupart des départements. Le Département de la défense se montre souvent peu collaboratif. Alors que les recherches d’investigation sont tout sauf des processus de collaboration avec les autorités, il en va autrement des demandes d’accès. Si l’on n’a pas envie d’attendre deux ans un jugement du Tribunal fédéral, alors il faut trouver un compromis avec l’administration.

As-tu un exemple concret?

Je suis actuellement en train d’enquêter sur les avoirs sanctionnés des oligarques russes. J’ai demandé au Secrétariat d’État à l’économie (Seco) la liste de tous les avoirs bloqués. Le Seco ne voulait rien divulguer. Lors d’une conciliation, nous nous sommes mis d’accord sur une liste avec le nom de la banque qui a fait la déclaration et les montants des avoirs. Je pourrai ainsi obtenir des informations décisives sur la répartition de l’argent des oligarques en Suisse. Pour l’instant, seize banques veulent recourir contre la publication de ces informations. Quoi qu’il en soit, une médiation permet souvent de trouver un compromis qui satisfait plus ou moins les intérêts des deux parties.

As-tu vécu un cas où les choses se sont particulièrement mal passées?

Je me suis bien fait avoir dans le cadre d’une demande d’accès dans le canton de Zurich. Dans cette affaire, la direction de la santé avait accordé une importance exagérément grande aux intérêts d’une partie privée. En l’occurrence, une entreprise en situation de monopole et un mandat de prestations de plusieurs millions du canton, dont les membres du conseil d’administration percevaient des salaires «massivement excessifs» selon le contrôle des finances. J’ai voulu consulter les documents détenus par le canton. Le département m’a remis une page entièrement noircie à l’exception de trois mots. Cela m’a été facturé plus de 500 francs. Vert, je les ai payés avec mon salaire de stagiaire. Je n’ai pas osé en parler à mes supérieurs…

Et dans le canton de Zurich, il n’y a pas d’office de conciliation…

… ce qui est très problématique. La première instance de recours est le gouvernement cantonal. Quelle blague! Autant brûler mon argent.

Dans les coulisses des enquêtes 

La série d’articles «Making-Of» rend compte des dessous des enquêtes réalisées par les journalistes qui travaillent au quotidien avec les lois fédérale et cantonales sur la transparence. 

Au niveau fédéral, la situation est différente.

La procédure de médiation avec le Préposé fédéral à la transparence (PFPDT) fonctionne très bien. Cette instance indépendante a un rôle important. Les décisions du PFPDT sont rendues rapidement et la plupart du temps compréhensibles. Elles permettent la transparence de l’administration. L’indépendance du Préposé m’impressionne.

Quelle est l’importance de la loi sur la transparence pour ton travail?

C’est un outil admirable et essentiel. Elle me permet d’avoir un accès aux coulisses d’une autorité. Je suis parfois étonné de voir jusqu’où va la loi. Mais il y a aussi des points faibles. La loi a ses limites.

Où vois-tu des lacunes dans sa mise en œuvre?

Les autorités seront toujours en position de force. Si les documents demandés sont délicats, l’administration a toujours la possibilité de freiner une recherche, notamment en appliquant les exceptions avec trop de zèle. Les procédures judiciaires, très longues, ne valent guère la peine sur le plan journalistique. Depuis quelque temps, je constate également que certains départements misent sur la stratégie de ne plus consigner certaines choses. On ne trouve par exemple aucune trace de réunions de groupes de travail au contenu sensible dans les systèmes de dossiers officiels. C’est scandaleux qu’un fonctionnaire puisse choisir ce qui doit être protocolé ou non. La loi prévoit suffisamment d’exceptions pour protéger les intérêts légitimes de confidentialité. Le fait que quelque chose soit embarrassant pour l’administration n’est heureusement pas un motif d’exception.

As-tu des astuces pour qu’une demande porte ses fruits?

Tout d’abord, il faut faire une recherche préalable approfondie. Ensuite, si on ne connaît pas le titre du document, il convient de le décrire de manière précise, tout en restant assez large. Si une autorité bloque, j’adapte ma demande d’un commun accord si cela est judicieux. La plupart du temps, cela signifie prendre le téléphone et négocier avec l’administration. Et si tout cela ne sert à rien, il reste la «voie non autorisée» pour tenter de se procurer le document.

Interview: Julia Rippstein