«Le mercure est une véritable histoire à tiroirs»

 

Son métier l’amène à utiliser souvent les lois sur la transparence: le recherchiste Dimitri Zufferey.

MAKING-OF Le recherchiste de la RTS Dimitri Zufferey s’est battu durant quatre ans pour obtenir le rapport historique sur le mercure en Valais. «Le sujet figure depuis sur l’agenda politique», souligne-t-il.

Le scandale de la pollution au mercure dans le canton du Valais par l’entreprise Lonza commence en 2011, lorsque le quotidien Le Temps écrit les premiers articles à ce sujet. En 2014, l’équipe de l’émission «Temps Présent», dont fait partie Dimitri Zufferey, demande aux autorités un rapport historique d’investigation datant de 2011.

Au fil de l’enquête, la RTS s’unit au Temps, au Nouvelliste et au Walliser Bote pour briser le silence de l’Etat du Valais sur ce scandale environnemental. De la demande auprès de l’ancien chef du service cantonal de l’environnement au printemps 2014, à la médiation en 2016, au recours accepté par le Tribunal cantonal fin 2017, les quatre médias ont réussi à faire plier les autorités.

Dimitri Zufferey, pourquoi l’Etat du Valais a-t-il retenu le document ?

Le gouvernement valaisan a expliqué son refus par le fait que le rapport ne constituait pas un document officiel au sens de la loi cantonale sur l’information (LIPDA), car certaines indications n’étaient pas vérifiées selon lui. Pour l’Etat, il s’agissait donc d’un brouillon ou d’un document interne.

La cour partageait un tout autre avis. Quels étaient ses arguments ?

Les juges ont conclu que le gouvernement cantonal avait appliqué la LIPDA de manière incorrecte. Dans son verdict, le tribunal a aussi invoqué la Convention d’Aarhus, que la Suisse a ratifiée en 2014 et qui vise à améliorer la «démocratie environnementale»: tout citoyen peut obtenir des documents détenus, reçus ou établis par l’administration publique ayant trait à l’environnement. Je pense que cet instrument va gagner en importance à l’avenir pour les demandes d’informations environnementales.

Qu’avez-vous découvert dans ce rapport d’investigation historique ?

C’était la première fois qu’un document mettait en lumière les causes probables de cette pollution à cet endroit.  La quarantaine de pages détaille également les activités exercées sur le site de Lonza, les substances dangereuses qui y ont été stockées et produites ainsi que leur quantité.

Vous avez reçu le document quatre ans après votre demande, bien après la diffusion de l’émission de Temps Présent. Comment gère-t-on cela ?

C’est embêtant de voir son travail bloqué alors que ce dernier dépend de l’actualité. Une fois le document en main, on se dit «Et maintenant?». Avec les autres médias, nous avons décidé de demander les rapports historiques d’autres sites industriels du Valais, de la décharge du Pont-Rouge à Monthey et du site de la CIBA notamment. Grâce à ces documents, nous avons pu montrer que le Grossgrundkanal n’est de loin pas le seul endroit pollué, mais que toute la plaine du Rhône est totalement contaminée. Ces rapports contiennent plein de détails qui nous ont permis de réaliser une multitude de sujets, parfois insolites, par exemple sur la sécurité au travail liée à la manutention du chlore.

Que retenez-vous de cette affaire de longue haleine?

Aller au tribunal a permis de faire avancer notre enquête et de découvrir d’autres documents. La pollution au mercure est une véritable histoire à tiroirs. Grâce à l’arrêt du tribunal cantonal, nous avons eu l’idée d’aller voir du côté des Archives fédérales. C’est là que je suis tombé sur les «vacances mercure», ces congés supplémentaires accordés aux employés de Lonza. J’ai réalisé qu’il existe des rapports historiques pour chaque canton. Avec notre demande d’accès, le mercure est devenu un sujet de plus en plus politique. Il y a eu un grand nombre d’interpellations parlementaires au Grand Conseil valaisan. Et la problématique continue de préoccuper en raison de la 3e correction du Rhône.

Avez-vous vu évoluer le rapport des autorités valaisannes à la transparence?

Absolument. Depuis notre demande en 2014, on est passé du refus net à une volonté de l’Etat du Valais de faire la transparence et de mieux appliquer la loi. La suite des rapports historiques demandés en 2018 nous a été livrée rapidement. Les rédactions valaisannes ont, elles, appris à instaurer certains réflexes, comme celui de s’associer pour une demande d’accès, ce qui permet de faire pression sur les autorités et de recourir à nos droits.

En tant que recherchiste, vous utilisez souvent les lois sur la transparence. Y voyez-vous un potentiel d’amélioration?

Aux niveaux fédéral et cantonal, cela fonctionne bien. Je constate une amélioration importante du côté des cantons. Lorsque nous avons demandé le salaire de tous les maires et syndics romands, j’ai toutefois observé des sensibilités différentes. Dans certains cantons, les communes ont fourni les données sans rechigner, dans d’autres, elles étaient beaucoup plus réticentes, notamment en Valais. Au final, 140 communes (sur 769) n’ont rien communiqué. Un score final plutôt bon.

Que doivent avoir les journalistes en tête lorsqu’ils recourent au principe de transparence?

Il est important de montrer aux autorités que l’on a utilisé leurs informations et que celle-ci sont essentielles à notre travail. Nous, médias, devrions donc les informer du résultat de nos recherches. Nous devons être conscients de la charge de travail que les lois sur la transparence engendrent pour l’administration. C’est pourquoi une demande d’accès devrait être faite de manière ciblée. Il est également intéressant de découvrir, grâce à l’expérience, un arsenal passionnant de moyens alternatifs pour parvenir à des documents, comme la newsletter de Swissmedic ou la loi sur les archives.

Interview: Julia Rippstein


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