«La résistance des autorités m’a surprise»

Elle exige plus de transparence des autorités: la journaliste Célia Bertholet.

MAKING-OF Enquêtant sur la participation de Rolex au futur campus de Bienne, la journaliste Célia Bertholet a demandé le contrat entre l’entreprise horlogère et le canton de Berne. Mais le document est scellé par une clause.

 

A l’automne 2023, la Haute école spécialisée bernoise (BFH) ouvrira un campus à Bienne. Le projet coûte 233 millions de francs au canton. La salle dédiée aux événements est, elle, financée par Rolex. Lorsque Célia Bertholet, journaliste à la radio biennoise Canal 3, demande le contrat entre l’entreprise et le canton, elle déchante: le document ne peut pas être rendu public.

Directeur de Loitransparence.ch, Martin Stoll condamne que l’administration propose des clauses de confidentialité à ses donateurs privés. «Ce genre de pratique va à l’encontre de l’exigence de transparence qui incombe à l’administration et nuit durablement au principe de transparence», avertit-il. Si Célia Bertholet a renoncé à porter plainte, elle continuera à exiger la transparence de la part des autorités.

Célia Bertholet, comment avez-vous eu l’idée de demander le contrat entre Rolex et le canton de Berne?

En 2006, lorsque la participation de Rolex au «Rolex Learning Center» sur le campus de l’EPFL a été annoncée, cela a suscité la polémique. On a fait valoir que les Hautes écoles devaient être les garantes de l’indépendance de la science. Ce nouveau projet de parrainage à Bienne m’a donc intéressé. Là aussi, les autorités ont pris soin de taire le montant du financement ainsi que le contenu exact de l’arrangement. Or les éventuelles contreparties de l’Etat sont d’un intérêt public important.

Comment vous êtes-vous prise pour percer le mystère?

J’avais deux pistes. J’ai fait une demande auprès du canton de Berne en invoquant la loi cantonale sur l’information du public. Je souhaitais obtenir une copie du contrat de sponsoring. Bien que ce ne soit pas prévu par la loi, il m’a été demandé de motiver ma requête. Parallèlement, j’ai écrit à la ville de Bienne pour voir les échanges qu’elle avait eus avec l’entreprise horlogère au sujet du campus. Je savais que l’idée du partenariat avec Rolex venait du délégué à l’économie.

Qu’ont répondu les autorités à votre demande?

J’ai reçu une réponse du canton de Berne deux semaines plus tard. Le canton m’a expliqué qu’il ne pouvait pas me transmettre le contrat car une clause de confidentialité protège le secret d’affaires de Rolex et interdit sa publication.

Avez-vous eu plus de succès avec la ville de Bienne?

Bien que le délégué à l’économie Thomas Gfeller n’ait pas refusé ma demande, il ne voulait pas me transmettre les documents. La loi cantonale prévoit certes une consultation sur place, un envoi de copies est toutefois aussi possible. J’ai finalement pu consulter les documents dans son bureau et les photographier. Emporter des copies était exclu. Les passages liés au financement étaient caviardés. M. Gfeller a exigé que je lui envoie mon texte avant sa publication. Les conditions pour consulter la documentation étaient globalement très strictes.

Malgré vos efforts, la part injectée par Rolex restait secrète. Cela ne vous a-t-il pas découragée?

Ce qu’il y a derrière la «participation  substantielle» annoncée par les autorités est en effet aujourd’hui encore obscur. D’un côté, c’est frustrant, de l’autre, j’ai tout de même obtenu une information supplémentaire, notamment que le contrat de sponsoring est scellé par une clause de confidentialité. Pour moi, c’est une preuve que j’ai mis le doigt sur un point délicat et cela me motive de continuer à creuser.

Avez-vous pensé à faire recours?

Oui. Loitransparence.ch, qui m’a suivie pendant mon enquête, m’a conseillé de faire recours. J’avais une chance sur deux de gagner. Toutefois, le canton de Berne n’ayant pas de préposé à la transparence, j’aurais dû m’adresser directement au tribunal cantonal. Canal 3 ne voulait pas s’engager dans une procédure judiciaire.

Pensez-vous pouvoir obtenir les informations par d’autres moyens?

J’ai pensé à contacter un député qui voulait en savoir plus sur les implications de la société horlogère dans le projet. Je pourrais aussi tenter d’obtenir les plans afin qu’un expert estime les coûts du bâtiment. Une fois le campus terminé, je vais scruter comment Rolex se présente en tant que sponsor. La voie de la transparence est cependant la meilleure.

Que retenez-vous de cette première demande d’accès?

Je ne m’attendais pas à ce que ce soit si compliqué. J’ai été surprise de la résistance des autorités. C’est regrettable qu’elles fassent fi à ce point de l’intérêt public. Je trouve choquant qu’une entreprise privée ait pu faire passer ses intérêts, en échange d’une participation financière, avant l’intérêt public.

Réutiliserez-vous tout de même le principe de transparence pour de futures enquêtes?

Bien sûr. Cela m’a motivée à recourir davantage à cet outil journalistique. Plus nous, médias, l’utiliserons, plus la loi sera connue et efficace. Suite à mon expérience, j’ai constaté que le canton de Berne doit impérativement se doter d’un préposé à la transparence qui puisse régler les litiges par une médiation. Ce n’est pas normal que l’administration gagne avec des argumentations douteuses et contourne le principe de transparence, tout simplement parce que la voie judiciaire est trop décourageante pour les médias et la population.

Interview: Julia Rippstein

 

 


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