« Il faut parfois rappeler aux autorités qu’une loi existe »

Le journaliste Guillaume Chillier veut avoir les documents originaux en mains.

 

MAKING-OF Guillaume Chillier, journaliste à La Liberté, se bat pour la transparence au niveau local. Il se contente rarement d’un simple communiqué et demande à obtenir les documents originaux. Par principe.

C’était le cas après une conférence de presse en juillet 2017. Les résultats d’un audit externe sur la société exploitante des remontées mécaniques de Charmey (FR), en mauvaise posture, étaient alors présentés à la presse. Conclusions : gouvernance, gestion financière et stratégie d’exploitation devaient être améliorées.

Ne pouvant se contenter d’une simple synthèse sur un sujet sensible dans la région, Guillaume Chillier a voulu voir le document dans son intégralité. L’analyse avait été demandée par le Conseil d’Etat fribourgeois et l’Association régionale La Gruyère. La population devait décider quelques mois plus tard si elle acceptait d’aider financièrement l’entreprise. En collaboration avec le journal La Gruyère, le jeune journaliste a ainsi recouru à la loi fribourgeoise sur l’accès à l’information et aux documents (LInf). Il a reçu l’audit un mois plus tard grâce auquel il a pu écrire un article fouillé sur la situation financière de la société.

Guillaume Chillier, le document contenait-il des informations délicates ?

Il y avait des aspects intéressants, mais pas particulièrement sensibles. Nous avons fait cette demande avant tout pour une question de principe. Si je fais généralement confiance aux représentants des autorités, j’aime avoir les documents en main dont il est fait écho. Cela me permet d’avoir un bon aperçu du sujet. Lorsque les conclusions d’un rapport sont présentées, il est facile d’occulter une partie du document. Si je sais qu’un document officiel existe et qu’il est digne d’intérêt, je le demande sans hésiter. C’est ma manière de fonctionner en tant que journaliste. Cela fait partie du rôle de chien de garde inhérent au métier.

Avez-vous obtenu l’audit facilement ?

Cela s’est passé assez rapidement, bien que le canton ait dû demander l’accord de toutes les parties impliquées, comme le stipule la loi. Comme certaines personnes refusaient que leur nom soit rendu public, une médiation a été mise en place. La procédure nous a permis de lever des caviardages. Nous avons toutefois fait certaines concessions afin d’avoir le document plus rapidement. Certains passages noircis étaient faciles à deviner. Connaissant bien le dossier, nous savions qui était derrière.

Pourquoi un document dont les conclusions sont présentées à la presse n’est-il pas d’emblée public ?

Je me bats pour que le principe de publicité devienne la règle. Bien qu’il ait été introduit en 2011, les autorités, communales en particulier, ont encore de la peine à l’intégrer dans leur pratique. Cette loi a été approuvée et doit donc être appliquée. En l’espèce, la participation du canton, en plus de celle de la commune, a probablement aidé à garantir la transparence.

Pourquoi les communes sont-elles moins coopératives ?

Les communes ne connaissent pas toujours bien la loi, voire pas du tout. Contrairement aux cantons ou à la Confédération, elles n’ont pas toutes les moyens d’avoir un service juridique ni le temps de répondre aux demandes d’accès. Il y a donc une méfiance naturelle vis-à-vis des journalistes. Les communes sont souvent démunies face à leurs requêtes. La préposée cantonale à la transparence est tenue d’informer les communes sur le principe de transparence. Mais celles-ci se considèrent comme souveraines dans leurs tâches et n’acceptent pas facilement que le canton vienne leur expliquer comment la loi s’applique.

Comment procédez-vous pour faire une demande auprès d’une commune ?

Il faut faire preuve de doigté et commencer par une demande journalistique habituelle. D’après mon expérience, il n’est pas d’emblée nécessaire de brandir la loi, car cela peut être mal perçu. Si ma requête est refusée, alors je rappelle aux autorités qu’il y a une loi. Je leur demande aussi toujours d’argumenter leur refus. Si elles n’avancent aucune raison valable, je me tourne vers la préposée cantonale à la transparence. Selon moi, les autorités qui sont très réticentes à donner des informations se tirent une balle dans le pied. Elles incitent d’autant plus les journalistes à dénicher un éventuel dysfonctionnement. C’est pourtant bien le but de la loi : faire disparaître le principe du secret et renforcer la confiance envers les institutions.

Comment améliorer l’application de la loi par les communes ?

Les communes doivent impérativement mieux connaître la loi afin de se l’approprier. On pourrait par exemple adresser une lettre aux préfets pour leur rappeler qu’il y a une loi et que les communes y sont aussi soumises. Celles-ci ne sont souvent pas conscientes que la loi ne vaut pas que pour les journalistes, mais pour tous les citoyens. Il faudrait davantage insister sur ce point. Je suis sûr d’une chose : un changement de paradigme va s’opérer. Mais je sais aussi que cela va encore prendre du temps.

Interview: Julia Rippstein

 


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