«La loi permet d’avoir les autorités à l’oeil»

Kilian Küttel, journaliste pour la « Zuger Zeitung », ne baisse pas les bras face aux résistances de l’administration.

MAKING-OF Le journaliste Kilian Küttel a recouru plusieurs fois à la loi sur la transparence – avec succès. Ses enquêtes menées dans le canton de Zoug montrent le potentiel de la loi à l’échelle locale, mais aussi ses limites.

Vague de départs au service social, vente immobilière opaque, gestion de la crise du corona dans le canton de Zoug: grâce à la loi cantonale sur la transparence, Kilian Küttel a réalisé plusieurs enquêtes pour la «Zuger Zeitung». Le journaliste local voit la loi comme un outil important. Il ne comprend pas que les autorités qui tentent de caviarder des informations cruciales.

Kilian, quelles sont tes expériences avec la loi sur la transparence dans le canton de Zoug? 

J’ai fait trois demandes d’accès. Je voulais obtenir une liste de licenciements de collaborateurs d’un centre d’asile. J’ai aussi demandé un procès-verbal du conseil communal d’Oberägeri, car la vente controversée d’un bien immobilier avait entraîné l’ouverture d’une enquête du ministère public zougois. Et puis j’ai été intéressé par plus de 500 pages de procès-verbaux de réunions de la cellule de crise Covid-19 de Zoug. Dans l’ensemble, mes demandes se sont bien déroulées.

N’as-tu jamais rencontré d’obstacles ou de résistance?

Si. Les autorités m’ont certes fourni les documents sans problème, mais il y a toujours eu des accrocs. Le service social m’a par exemple remis rapidement la liste des licenciements avant de critiquer mon article. Il a insisté sur le fait qu’il m’avait transmis le document comme s’il s’agissait d’une «demande journalistique normale» et non en vertu de la loi sur la transparence. Pour les deux autres demandes, des informations importantes étaient caviardées ou des passages pertinents manquaient.

 

Dans les coulisses des enquêtes 

La série d’articles «Making-Of» rend compte des dessous des enquêtes réalisées par les journalistes qui travaillent au quotidien avec les lois fédérale et cantonales. 

Cela a-t-il entravé ton travail?

Absolument. Je n’ai par exemple pas reçu les procès-verbaux des séances qui concernaient la deuxième vague de corona. Ils auraient pourtant été particulièrement intéressants.

Pourquoi n’as-tu pas reçu ces documents?

L’argument était que ces réunions n’avaient pas été protocolées, ce qui m’a étonné. L’administration m’a toutefois proposé de consulter les procès-verbaux des séances du Conseil d’Etat de cette période. Ce que j’ai fait.

Quelles informations contenaient les 500 pages de procès-verbaux?

Même si le contenu des procès-verbaux n’était pas très explosif, j’ai pu mettre en évidence des points sensibles, comme des désaccords entre le canton et les EMS au sujet des mesures anti-corona et le flop de la campagne de vaccination dans les cabinets de généralistes.

Lors de tes recherches sur la vente d’un bien immobilier communal, tu as reçu un document très noirci par la commune d’Oberägeri. Quelle en était la raison?

Le seul passage important du procès-verbal de la séance était noirci: il concernait la vente de l’ancien bâtiment de la gare et aurait montré qu’il y avait effectivement eu des discussions entre la commune et l’acquéreur très tôt déjà. La municipalité a argumenté qu’il s’agissait d’un contrat de droit privé et que les informations à ce sujet devaient rester confidentielles. Lors de la vente du bien immobilier, il a été reproché à la commune de s’être entendue avec l’acheteur et de l’avoir favorisé, bien que la vente se soit déroulée dans le cadre d’une procédure d’appel d’offres publique. J’ai pu m’assurer qu’il y avait eu des échanges à un stade précoce quand je me suis procuré le procès-verbal par un autre moyen.

Quels enseignements tires-tu de l’affaire de l’ancienne gare?

J’ai appris que les autorités se présentent volontiers comme des élèves modèles en matière de transparence, mais qu’elles changent ensuite de visage lorsqu’il s’agit de cacher des faits sensibles. Cela a pour conséquence que des documents sont remis caviardés ou que seuls certains sont transmis. C’était évident dans cette affaire. Mon impression était que la commune voulait cacher quelque chose. Dans de telles situations, il est crucial de pouvoir faire valoir notre droit à l’information. 

La loi sur la transparence de ton canton est-elle un outil important pour toi?

Tout à fait. C’est un excellent instrument. Les documents que j’obtiens peuvent conduire à une histoire. Ils peuvent aussi compléter ou confirmer mes recherches. La loi permet de garder un œil sur l’État.

La loi peut-elle encore être améliorée?

Au niveau local, où les administrations ont encore peu d’expérience avec la loi. Là, un travail de sensibilisation serait nécessaire. Ce qui me choque, c’est quand les autorités jouent avec la montre et l’argent. On sait que les recours peuvent durer longtemps et coûter cher. C’est une mesure qui décourage les journalistes. Dans le canton de Zoug, il n’existe pas d’office de conciliation. Si l’on est rabroué par l’administration, on doit recourir directement au tribunal.

Y a-t-il déjà de nouvelles recherches que tu souhaites mettre en œuvre avec la loi sur la transparence ?

Oui, plusieurs demandes sont en cours, mais il reste à voir ce qu’il en sortira. Je préfère donc ne rien dire de concret à ce sujet. J’aimerais utiliser la loi de manière plus systématique à l’avenir. Je suis sûr qu’elle me permettra de mettre la main sur des informations décisives.

Interview: Julia Rippstein


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