«C’est un moyen de pression extrêmement efficace»

Pour le journaliste zurichois Martin Sturzenegger, la loi est un instrument qui permet d’accéder à des infos exclusives.

MAKING-OF Le service social de Dübendorf (ZH) fait couler de l’encre depuis 2016. Martin Sturzenegger du «Tages-Anzeiger» a enquêté des années sur l’affaire et a fait appel à la loi sur la transparence.

 

 

Personnel insultant, surveillance par des détectives: le service social de la commune zurichoise de Dübendorf est englué dans un climat de travail malsain depuis des années. Les recherches de Martin Sturzenegger ont mis au jour de graves manquements, ébranlant la scène politique régionale. 

Martin Sturzenegger, ton enquête a récemment permis de révéler les pratiques douteuses au sein du service social de Dübendorf. Comment as-tu eu vent de cette affaire?

M’intéressant au service social de Dübendorf depuis plusieurs années, je suis devenu avec le temps une personne de contact pour les personnes touchées et les «insiders». Tout a commencé en 2016, lorsque la cheffe de l’époque du service social a diffusé des contenus du parti d’extrême droite allemand NPD sur Facebook. Suite à mon article, j’ai été régulièrement contacté par des personnes rapportant des abus au sein du service social. Des manquements dont j’ai fait écho dans plusieurs articles. Puis, début 2020, j’ai entendu parler d’une vague de licenciement au sein de ce même service et ai voulu en savoir plus. C’est ainsi que ma grosse enquête a débuté et m’a permis de sortir mon dernier article de fond.

Tu as enquêté durant des années sur le sujet: quand as-tu décidé de recourir à la loi sur la transparence?

J’enquête sur le service social de Dübendorf depuis novembre 2016: pendant toutes ces années, ce sont souvent des personnes à l’aide sociale qui me confiaient avoir été traitées de manière injuste, humiliées ou s’êtres senties escroquées. Ces informateurs et informatrices m’ont fait voir des documents, je n’ai donc pas eu besoin de faire appel à la loi sur la transparence. Cet instrument a pris de l’importance lorsque j’ai commencé à analyser les faits de manière systématique. J’ai invoqué la loi une première fois en 2016, ce qui m’a permis d’apprendre que les personnes à l’aide sociale obtiennent souvent raison devant le conseil administratif. A l’été 2020, j’ai recouru une nouvelle fois à la loi car je voulais consulter un rapport externe sur les différents incidents survenus au service social.

Comment as-tu eu connaissance de ce rapport?

Une source m’a parlé d’un rapport d’enquête externe qui dépeignait une image très sombre du service social. Comme personne ne pouvait me donner accès au document sans violer le secret de fonction, j’ai dû mener l’enquête tout seul.

Tu as donc d’abord rassemblé des preuves que tu as présentées aux autorités avant d’invoquer le principe de transparence pour accéder au rapport?

Exactement. Grâce à des dizaines d’entretiens menés sur plusieurs mois, j’ai pu reconstruire les incidents survenus au service social. C’est avec ces faits que j’ai ensuite confronté la commune de Dübendorf.

Comment les autorités ont-elles réagi à ta demande d’accès ?

Ma demande informelle pour accéder au document a d’abord été entièrement refusée. Après avoir déposé une demande d’accès en vertu de la loi cantonale sur la transparence, j’ai tout de même pu obtenir 6 des 25 pages. Dübendorf a refusé de donner le reste du document ce qui aurait constitué une atteinte à la vie privée.

N’était-ce pas décevant de ne recevoir que 6 pages sur 25?

Oui et non. D’un côté, j’ai eu la certitude que le rapport existait. De l’autre, il s’agissait d’une version fortement caviardée de laquelle les points les plus importants étaient exclus. Sur ce point, oui, c’était frustrant.  J’ai d’abord envisagé d’aller plus loin pour obtenir l’entier du rapport. Mais le tribunal de district m’a dit que je n’avais pour le moment aucune chance, le rapport faisant lui-même l’objet d’une enquête parlementaire, lancée après la publication de l’article du «Tages-Anzeiger».

Quel rôle la loi sur la transparence a-t-elle joué dans ton enquête?

La loi m’a permis de mettre la pression nécessaire sur les autorités et de les contraindre à accéder à ma demande.

Quelles ont été les répercussions de ton enquête?

Suite à mes recherches, la commune de Dübendorf a ouvert une enquête interne qui a mis au jour d’autres manquements. Le chef du service social a été licencié avec effet immédiat et la cheffe du département des affaires sociales Jacqueline Hofer, députée UDC, a été démise de ses fonctions. En début d’année, c’est l’ancienne responsable de l’aide sociale qui avait été congédiée, celle ayant posté des contenus de la droite radicale. Cette série de licenciements ne m’étonne que peu au vu des irrégularités perpétrées durant des années par le service social de Dübendorf.

Feras-tu à nouveau appel à la loi pour de futures enquêtes?

C’est bien possible que je fasse de nouvelles demandes d’accès pour le suivi du dossier Dübendorf. J’ai aussi recouru à la loi dans le cadre d’autres recherches. Il s’agit d’un moyen de pression reconnu et hautement crédible qui est, selon moi, très efficace.

Les journalistes devraient-ils plus souvent utiliser cet outil au quotidien?

De manière générale, oui. La loi peut permettre de mettre la main sur des informations exclusives dont la concurrence n’a pas connaissance. Mais aussi parce que les médias sont tenus de faire la transparence.

 

Interview: Julia Rippstein


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