«Notre bataille a permis de lancer un signal»

La journaliste Camille Krafft s’est battue pour que le contenu d’une enquête soit révélée au grand jour.

MAKING-OF En 2013, le centre pour requérants d’asile de Perreux (NE) fait la Une à cause d’incidents graves. La journaliste Camille Krafft est allée jusqu’au Tribunal fédéral pour consulter le rapport d’enquête.

Rixes, relations privilégiées entre résidents et employés, insalubrité : le ministère public neuchâtelois ouvre une enquête pénale en 2013 contre huit collaborateurs du centre, dont la directrice. Puis le Conseil d’Etat demande un rapport d’enquête administrative pour élucider les faits. Mais les conclusions doivent rester secrètes.

Présenté le 2 avril 2013 par le gouvernement, le document conclut étonnamment qu’il n’y a pas eu de manquements importants et ne plaide pas pour une suspension, un blâme ou un licenciement de la directrice. L’ancienne journaliste du Matin Dimanche Camille Krafft flaire que l’exécutif cache les véritables conclusions de l’enquête du juge Christian Geiser. Elle demande, avec un collège de la RTS, à consulter le rapport. Après le refus du gouvernement et le recours de la directrice, le document est finalement rendu public en mai 2018 sur l’avis du Tribunal fédéral

Camille Krafft, vous avez mené une lutte acharnée pour obtenir le rapport d’enquête. Pourquoi étiez-vous si sûre qu’il contenait des informations décisives?

J’avais fait beaucoup de recherches en amont et récolté des témoignages sur les incidents. Même la responsable d’Amnesty dénonçait la gestion du centre. Durant toute la procédure de l’enquête pénale, la directrice de Perreux était la seule à être toujours en poste: cela m’a alertée. Je disposais de suffisamment d’éléments pour être convaincue que quelque chose clochait dans les conclusions de l’enquête administrative telles que présentées par le gouvernement. Il valait donc la peine d’insister pour obtenir le document. Et l’intérêt public était prépondérant.

Comment jugez-vous l’attitude de l’exécutif?

Il a fait preuve de mauvaise foi en livrant son interprétation du document de manière à protéger la directrice du centre. Conclure qu’il n’y avait aucune raison de suspendre cette femme tout en refusant de rendre public le rapport n’est pas acceptable. Le Conseil d’Etat s’est assis sur les conclusions de ce rapport, comme si ce dernier n’avait servi à rien.

Pourquoi le gouvernement protégeait-il la directrice du centre?

Les raisons sont obscures, encore aujourd’hui. Mais il est évident qu’il voulait cacher une vérité dérangeante puisque le rapport pointe du doigt un manque d’effectif et le regroupement de requérants d’asile difficiles. Il critique également la responsable qui favorisait des résidents, les discriminaient selon leur origine et manquait manifestement de distance avec certains d’entre eux. Ses erreurs étaient graves au point qu’elles auraient pu mener à son licenciement. Le rapport conclut donc tout autre chose que ce que le gouvernement a fait croire en 2013.

Il vous a fallu cinq ans pour obtenir le rapport. Que s’est-il passé durant tout ce temps?

Après que le Conseil d’Etat a refusé notre demande d’accès, mon collègue de la RTS François Roulet et moi avons saisi la Commission de la protection des données et de la transparence de Neuchâtel et du Jura. Après un premier avis défavorable en raison de la procédure en cours, elle a enjoint l’exécutif en 2015 à nous livrer le document anonymisé. Mais la directrice du centre s’y est opposée devant le tribunal cantonal. La cour a accepté son recours en 2017. Ce verdict nous a beaucoup étonnés.

Comment a argumenté la justice cantonale?

Pour les juges, le document avait bien un caractère officiel, mais une publication des informations contenues dans le rapport pouvait avoir des conséquences fâcheuses pour la directrice et perturber le bon fonctionnement du centre, devenu entretemps un centre fédéral. Une argumentation incompréhensible pour nous: nous avons donc recouru auprès du Tribunal fédéral.

La plus haute instance vous a, elle, donné raison.

Contrairement au tribunal cantonal, les juges de Mon Repos ont estimé que l’intérêt public était prépondérant: les citoyens devaient savoir comment fonctionne une institution publique. Cela prévalait sur les intérêts privés de la directrice.

Qu’est-ce qui vous a le plus réjoui dans le jugement du Tribunal fédéral?

Le fait que nous avons rempli notre rôle de journalistes et que ce que nous dénoncions était véridique. Mais notre bataille a surtout permis de lancer un signal: la population a le droit de connaître des informations qui la concernent et nous, les journalistes, sommes prêts à aller jusqu’au bout pour les obtenir. Les autorités doivent se rendre compte qu’elles ne peuvent pas s’asseoir sur le principe de la transparence.

Et quel impact concret a eu votre acharnement?

Malheureusement, la portée des informations publiées a été faible car la directrice avait pris sa retraite entretemps et le gouvernement avait été renouvelé durant la procédure.

Comment utilisez-vous les lois sur la transparence au quotidien?

J’ai toujours ces lois en tête. Leurs potentialités sont énormes. L’arsenal des outils journalistiques s’est vu renforcer grâce à elles. Les médias ne doivent surtout pas hésiter à y recourir. De plus, la procédure est relativement simple. Nous, journalistes, devrions mieux informer la population sur ce précieux instrument. Le grand public méconnaît encore trop les lois sur la transparence.

Interview: Julia Rippstein


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