Deux communes sur trois refusent les demandes d’accès
Consulter les documents des communes ne va pas de soi: bien que le principe soit ancré dans la loi, l’accès aux informations officielles est souvent refusé. (Photo: Gaetan Bally/Keystone)Par Martin Stoll. Seuls 10% des communes suisses ont transmis un document demandé en vertu de la loi sur la transparence. C’est ce que révèle une étude de l’Université de Lausanne menée avec deux autres universités européennes. Deux tiers des communes n’ont pas répondu dans les 60 jours.
Les communes appliquent-elles le principe de la transparence avec rigueur? C’est la question que se sont posée des chercheurs et chercheuses de l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) de l’Université de Lausanne ainsi que des universités de Bruxelles (Université libre) et de Naples (L’Orientale) en soumettant les communes à un test de transparence.
Dans la pratique, le principe de la transparence est quasi inexistant
Loitransparence.ch a participé à la conception de l’étude. En juin 2025, un simple test pratique a permis de vérifier comment les communes mettaient en œuvre le droit d’accès aux informations officielles. Les 2121 communes suisses ont été invitées par courriel à fournir l’ordre du jour de la dernière séance de leur exécutif communal. Les demandes ont été faites par une citoyenne ou une journaliste avec ou sans référence explicite à la loi sur la transparence. Le document demandé était un ordre du jour d’intérêt public, soit un document établi à une fréquence régulière et ne contenant généralement pas d’information sensible ou confidentielle. Les conditions pour y accéder facilement étaient donc données.
Or les résultats du test de transparence – le plus vaste jamais réalisé au niveau communal – montrent tout le contraire: à peine 10% des 1’909 communes soumises au principe de transparence ont divulgué l’intégralité du document. Dans environ deux tiers des cas (67%), les communes n’ont pas répondu dans le délai de 60 jours.
Environ 11% des communes ont totalement refusé l’accès aux documents. Dix autres pourcents relèvent de la catégorie «passivité» ou inaction: les communes ont exigé des informations complémentaires ou imposé des conditions procédurales, mais n’ont pas transmis le document par la suite. Deux autres pourcents des communes ont fourni des informations insuffisantes.
Lacunes considérables dans tous les cantons
Les résultats sont médiocres dans tous les cantons. Le faible taux de réponse montre qu’un traitement systématique des demandes d’accès n’a lieu nulle part.
Dans les cantons densément peuplés comptant de nombreuses communes, le nombre de demandes restées sans réponse est particulièrement élevé. Dans le canton de Berne, 232 des 335 communes n’ont pas répondu à la demande (69%). Dans le canton de Vaud, ce chiffre s’élève à 214 communes sur 300 (71%), et en Argovie, il atteint même 80% des 197 communes.
Réponses aux demandes d’accès, canton par canton
Au Tessin, aucune commune n’a donné accès à l’ordre du jour de son exécutif communal. Dans le canton de Schwyz, 87% des communes n’ont pas répondu à la demande. Ci-dessous les résultats du test de transparence canton par canton.
| Sans réponse | Divulgation | Refus | Inaction | Divulgation insuffisante | Nombre de communes | |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 87% | 3% | 0% | 10% | 0% | 30 | |
| 85% | 4% | 4% | 8% | 0% | 26 | |
| 80% | 2% | 12% | 6% | 0% | 197 | |
| 74% | 7% | 12% | 7% | 0% | 86 | |
| 71% | 16% | 5% | 7% | 1% | 300 | |
| 71% | 0% | 13% | 14% | 2% | 106 | |
| 70% | 13% | 10% | 6% | 1% | 122 | |
| 70% | 0% | 10% | 20% | 0% | 20 | |
| 70% | 29% | 0% | 1% | 0% | 106 | |
| 69% | 4% | 16% | 9% | 1% | 335 | |
| 68% | 6% | 14% | 10% | 2% | 50 | |
| 67% | 0% | 33% | 0% | 0% | 3 | |
| 64% | 7% | 12% | 15% | 2% | 121 | |
| 57% | 14% | 14% | 14% | 0% | 7 | |
| 55% | 4% | 23% | 17% | 1% | 75 | |
| 54% | 14% | 12% | 13% | 8% | 160 | |
| 50% | 21% | 4% | 21% | 4% | 80 | |
| 47% | 27% | 11% | 13% | 2% | 45 | |
| 36% | 45% | 18% | 0% | 0% | 11 | |
| 33% | 0% | 33% | 33% | 0% | 3 | |
| 21% | 13% | 50% | 8% | 8% | 24 | |
| 20% | 0% | 20% | 60% | 0% | 5 | |
| Note: Les cantons des Grisons, de Lucerne, de Nidwald et d’Uri n’ont pas été pris en compte. Au moment de l’élaboration de l’étude, soit il n’existait pas de loi cantonale sur l’accès aux documents dans ces cantons, soit la loi cantonale sur l’accès aux documents excluait expressément les communes de son champ d’application. | ||||||
Les taux sont également faibles en ce qui concerne la publication intégrale du document demandé, d’après l’analyse des grands cantons comptant au moins 50 communes. À Berne et à Saint-Gall, seules 4% des communes ont accordé un accès complet tandis qu’en Argovie, ce chiffre s’élève à 2%. Soleure (29%) et Thurgovie (21%) ont enregistré des taux de divulgation plus élevés.
«Les résultats montrent que, dans les faits, la loi est très peu respectée», constatent les chercheuses et chercheurs dans le document de travail accompagnant l’étude. Il existe par conséquent un écart considérable entre l’accès aux informations officielles garanti par la loi et la pratique administrative.
Petites communes muettes, niet des grandes
La transparence est particulièrement lacunaire dans les petites communes. Parmi les communes de moins de 1000 habitants, 78% n’ont pas répondu à la demande d’accès, contre 67% en moyenne nationale. Moins d’une commune sur dix a mis à disposition le document demandé.
Le bilan s’améliore à mesure que la taille de la commune augmente. Dans les communes comptant entre 5000 et 10’000 habitants, le taux de divulgation s’élève à 14% et à 23% pour celles comptant entre 20’000 et 50’000 habitants – soit plus du double de la moyenne nationale de 10%. Toutefois, une administration de taille plus importante et organisée de manière plus professionnelle ne signifie pas automatiquement plus de transparence. En effet, les demandes d’accès sont plus souvent rejetées de manière catégorique par les communes les plus grandes. Si les demandes y sont davantage traitées, la transmission d’un document habituel tel qu’un ordre du jour ne va pas de soi.
S’il existe des différences entre les régions linguistiques, les taux de non-réponse sont élevés partout: en Suisse romande, 64% des demandes sont restées sans réponse, contre 68% en Suisse alémanique et 71% en Suisse italienne. Le taux de divulgation était le plus élevé en Suisse romande avec 14%, suivie de la Suisse alémanique avec 9% . En Suisse italienne, l’ordre du jour demandé n’a été divulgué dans aucun cas.
La Suisse, mauvais élève en comparaison internationale
Le taux de non-réponse de 67% est également particulièrement élevé en comparaison internationale. Dans des expériences de terrain similaires menées dans d’autres pays européens, les taux de non-réponse étaient plus faibles. En Belgique, 41% des demandes de documents liés à une séance de l’exécutif communal sont restées lettre morte. L’étude belge a montré que les réponses dépendaient de l’identité de la personne à l’origine de la demande et de la manière dont celle-ci était formulée. En Italie, 29% des communes étudiées n’ont pas répondu à une demande concernant des cartes d’identité délivrées. Aux Pays-Bas, le taux de non-réponse s’élève à 23%. Dans ce pays, les chercheuses et chercheurs voulaient obtenir un organigramme de l’administration des communes.
Pourquoi le principe de la transparence échoue-t-il dans les communes?
De nombreuses communes suisses n’ont pas répondu à une demande d’accès simple. Comment expliquer ce résultat décevant? Lors du prochain Café Transparence, le 25 novembre 2026 à 11h30, Martial Pasquier, professeur à l’IDHEAP de l’Université de Lausanne, et Jürg Wichtermann, directeur général de l’Association des communes bernoises, échangeront leurs points de vue sur les résultats de ce vaste test de transparence, inédit par son ampleur au niveau communal. Pour s’inscrire à l’événement, cliquez ici.
Prudence toutefois quand on veut comparer ces chiffres, car les études diffèrent en termes de conception de la recherche, de sélection des communes, d’informations demandées et de méthodes de récolte des données. On ne peut donc pas définitivement affirmer que les communes suisses sont globalement moins transparentes. Il n’en reste pas moins que le taux de non-réponse particulièrement élevé soulève des questions quant à la mise en œuvre du principe de la transparence en Suisse.
L’accès à l’information varie de commune en commune
Face au nombre élevé de demandes restées sans réponse, les chercheuses et chercheurs évoquent une «tendance générale préoccupante». Parmi les causes possibles, elles et ils citent l’absence de processus internes clairement définis, la méfiance à l’égard des personnes requérantes, le manque de ressources ou le fait que la transparence ne soit pas considérée comme une priorité. Ces résultats soulèvent ainsi une «question démocratique fondamentale»: pourquoi, dans la pratique, l’accès aux informations officielles dépend-il tant de la commune dans laquelle une personne réside, malgré les garanties légales?
L’Association des communes suisses met en avant les ressources humaines et financières limitées dont disposent de nombreuses communes. Dans le même temps, les tâches administratives sont toujours plus complexes et les demandes des médias et de la population toujours plus nombreuses, notamment en raison de l’utilisation de l’intelligence artificielle. «Pour de nombreuses communes, il est devenu difficile, voire impossible, de traiter toutes les demandes dans les délais impartis», écrit Claudia Kratochvil, directrice de l’Association des communes suisses. Il est donc essentiel «de parvenir à un juste équilibre entre transparence et charge administrative».





















