La loi sur la transparence se transforme en Emmental
Il n’était pas justifié de limiter les droits d’accès, selon le préposé à la transparence Adrian Lobsiger. (Photo: Alessandro Della Valle/Keystone)Par Martin Stoll. L’évolution est inquiétante, avertit le préposé fédéral à la transparence: le Conseil fédéral et le Parlement restreignent de plus en plus souvent les droits d’accès à l’information par de nouvelles dispositions légales. Il y a déjà trente exceptions – et la liste s’allonge chaque année.
Le dernier exemple en date est le droit d’urgence promulgué par le Conseil fédéral concernant le sauvetage de Credit Suisse: le gouvernement a refusé en bloc l’accès aux documents en lien avec l’affaire. Et le public n’est guère conscient des autres restrictions de transparence prévues ou imposées, par exemple concernant les annonces de cyberattaques.
Adrian Lobsiger, le Préposé fédéral à la transparence (PFPDT), constate une «nombre croissant d’exceptions à la LTrans prévues par des lois spéciales et droit de nécessité». Dans son rapport annuel, il énumère 30 dispositions légales effectives ou prévues. Elles restreignent le principe de transparence de manière parfois sensible.
Finances, santé, transport: là où la transparence est réduite à néant
Selon le PFPDT, les exceptions au champ d’application de la loi sur la transparence affaiblissent le principe de transparence et ainsi la transparence de l’administration. La liste des exceptions est longue.
| Acte | RS | Disposition | Entrée en vigueur |
|---|---|---|---|
|
Modification de la LAMal: 2e volet de mesures visant à maîtriser les coûts |
832.10 | Art. 52e AP-LAMal | Message du 7 septembre 2022 (Etat: pas encore traité au Parlement) |
| Loi sur la sécurité de l’information (LSI) | 128 | Art. 4 al. 1 bis | Entrée en vigueur prévue au 1er janvier 2024 |
| Ordonnance sur les prêts d’aide supplémentaires sous forme de liquidités et l’octroi par la Confédération de garanties du risque de défaillance pour les prêts d’aide sous forme de liquidités de la Banque nationale suisse à des banques d’importance systémique | 952.3 | Art. 6 al. 3 | 16 mars 2023 |
| Loi fédérale sur des aides financières subsidiaires destinées au sauvetage des entreprises du secteur de l’électricité d’importance systémique (LFiEl) | 734.91 | Art. 20 al. 4 | 1 octobre 2022 |
| Loi fédérale sur les marchés publics (LMP) | 172.056.1 |
Art. 48 al. 1 (accès exprès imposé); Art. 11 let. e (n’est réputé disposition spéciale que pendant la procédure d’adjudication) |
1er janvier 2021 |
| Loi sur les cautionnements solidaires liés au COVID-19 (LCaS-COVID-19) | 951.26 | Art. 12 al. 2 | 19 décembre 2020 |
| Loi fédérale sur l’organisation de l’infrastructure ferroviaire (acte modificateur unique) | |||
| Loi fédérale sur les chemins de fer (LCdF) | 742.101 | Art. 14 al. 2 | 1er juillet 2020 |
| Loi sur les installations à câbles (LICa) | 743.01 | Art. 24e | 1er juillet 2020 |
| Loi sur le transport de voyageurs (LTV) | 745.1 | Art. 52a | 1er juillet 2020 |
| Loi fédérale sur la navigation intérieure (LNI) | 747.201 | Art. 15b | 1er juillet 2020 |
| Loi fédérale sur le renseignement (LRens) | 121 | Art. 67 | 1 septembre 2017 |
| Loi fédérale sur les denrées alimentaires (LDAl) | 817.0 | Art. 24 Disposition spéciale selon le message du 25 mai 2011 relatif à la LDAl | 1 mai 2017 |
|
Loi fédérale sur l’encouragement de la recherche et de l’innovation (LERI) |
420.1 | Art. 13 al. 4 (cf. Arrêt du TAF A-6160/2018 du 4 novembre 2019 consid. 4) | 1er janvier 2014 |
| Loi sur les banques (LB) |
952.0 |
Art. 47 al. 1 |
1er janvier 2009 (let. a et b) et 1er juillet 2015 (let. c) |
|
232.14 232.141 |
Art. 90 OBI s’appuyant sur l’art. 65 al. 2 LBI (cf. Arrêt du TF 4A_249/2021 du 10 juin 2021) | 1er juillet 2008 | |
| Entrée en vigueur de la LTrans | 1er juillet 2006 | ||
| Loi sur le Parlement (LParl) | 171.10 | Art. 47 al. 1 (cf. Arrêt du TAF A-6108/2016 du 28 mars 2018 consid. 3.1) | 1er décembre 2003 |
| Loi sur le contrôle des biens (LCB) | 46.202 | Art. 4 et 5 (cf. Arrêt du TAF A-5133/2019 du 24 novembre 2021 consid. 5.3.2.4) | 1er octobre 1997 |
| Loi fédérale sur l’impôt fédéral direct (LFID) | 642.11 | Art. 110 al. 1 | 1er janvier 1995 |
| Loi fédérale sur l’impôt anticipé (LIA) | 642.21 | Art. 37 al. 1 | 1er janvier 1967 |
| Loi fédérale sur les droits de timbre (LT) | 641.10 | Art. 33 al. 1 | 1er juillet 1974 |
| Loi sur la TVA (LTVA) | 641.20 | Art. 74 al. 1 | 1er janvier 2010 |
| Loi fédérale sur l’harmonisation des impôts directs des cantons et des communes (LHID) | 642.14 | Art. 39 al. 1 | 1er janvier 1993 |
| Cf. JAAC 2016.1 (p. 1 – 14), édition du 26 janvier 2016: Secret fiscal et accès à des documents officiels | |||
| Loi sur la statistique fédérale (LSV) | 431.01 | Art. 14 (cf. Arrêt du TF 1C_50/2015 du 2 décembre 2015 consid. 4.2 ss) | 1er août 1993 |
| Source: PFPDT (Liste non exhaustive) |
Pour Adrian Lobsiger, la question se pose désormais de savoir «si l’on fait confiance à la loi sur la transparence», comme il le déclare dans une interview avec les journaux CH-Media: «Quiconque arrive à la conclusion que la loi n’a pas fait ses preuves et que le principe du secret doit être réintroduit exclut le plus grand nombre possible de décrets spéciaux du champ d’application de la loi sur la transparence – et ce dans le plus grand nombre possible de domaines sensibles».
Le recours au droit d’urgence soulève des questions de fond
Le préposé à la transparence critique en particulier la suppression des droits d’accès par le droit d’urgence, comme l’a fait le Conseil fédéral dans son ordonnance de nécessité du 16 mars 2023 pour sauver Credit Suisse. Avant cela, le gouvernement avait pris une décision similaire dans le cadre du plan de sauvetage du secteur de l’électricité. Dans les deux cas, c’est l’argent du contribuable qui a été utilisé – à hauteur de plusieurs milliards.
Selon Adrian Lobsiger, de telles dispositions spéciales soulèvent des «questions juridiques de fond». Il met en doute le recours au droit de nécessité, qui s’appuie sur la Constitution fédérale, et sa justification. D’après lui, il n’y a pas de nécessité évidente de restreindre les droits d’accès. Le gouvernement et l’administration auraient eu la possibilité de limiter l’accès aux documents officiels par exemple en invoquant la protection d’intérêts publics et privés, ou du moins de le différer jusqu’à ce que l’Assemblée fédérale décide des restrictions de transparence.
«La loi n’a pas été faite pour des données météorologiques, mais pour des situations délicates dans lesquelles l’État agit avec pleins pouvoirs et sous pression», a dit Adrian Lobsiger devant les médias. Il espère que la loi sur la transparence ne finira pas par se résumer à un fromage à trous.
Des tentatives de restriction fusant de tous les coins de l’administration
Dans son rapport annuel, le PFPDT décrit d’autres exemples qui illustrent bien la lutte pour la transparence:
- Le Département fédéral des finances (DFF) a présenté une révision de la loi sur la sécurité de l’information. Celle-ci prévoit une obligation d’annoncer les cyberattaques contre les infrastructures critiques. Le Centre national pour la cybersécurité (NCSC) doit ainsi avoir une meilleure vue d’ensemble des cyberattaques en Suisse. Lors de la consultation, certaines personnes auditionnées (6 sur 102) ont demandé que ces signalements soient exclus de la loi sur la transparence. Une requête à laquelle le DFF a accédé. Le Préposé fédéral à la transparence s’est opposé à cette limitation, la qualifiant de «disproportionnée».
- À la demande du Secrétariat d’Etat aux questions financières internationales (SFI), le Bureau central du contrôle des métaux précieux (BCCM) est exclu du champ d’application personnel de la loi sur la transparence dans le cadre de son activité de surveillance. Le Préposé fédéral à la transparence a protesté contre cette restriction dans l’ordonnance révisée sur le blanchiment d’argent, faisant valoir qu’il manquait une base légale pour cette exception. Le BCCM a repris la tâche de contrôle de l’Autorité de surveillance des marchés financiers FINMA.
- Une révision partielle de la loi sur les produits du tabac (LPTab) a été mise en consultation. Le projet prévoit que les dépenses publicitaires déclarées par le secteur du tabac à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) ne soient pas soumises au principe de transparence. Le Préposé fédéral à la transparence s’est opposé à cette exception, toutefois sans succès. Le Conseil des Etats est la première chambre parlementaire à débattre sur le projet.
- Le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) prévoyait de limiter le principe de transparence dans la loi sur l’examen des investissements étrangers (LEIE). L’objectif du projet est d’empêcher une mise en danger de l’ordre public par les reprises d’entreprises nationales par des investisseurs étrangers. Le Seco voulait soustraire de manière systématique les documents relatifs à l’examen des investissements au principe de transparence. L’opposition du PFPDT, qui s’est référé aux exceptions disponibles dans la loi sur la transparence, a passé la rampe.
L’association Loitransparence.ch partage les doutes du PFPDT et demande au gouvernement ainsi qu’au Parlement de mettre en œuvre le principe fondamental de la loi sur la transparence et de garantir la transparence dans l’administration.
Plus d’un millier de demandes au niveau fédéral
L’année dernière, le nombre de demandes d’accès déposées auprès de la Confédération a été légèrement inférieur à celui de l’année précédente. Il reste tout de même cinq fois plus élevé que dans le canton de Zurich. Avec environ 54 000 postes à temps plein, l’administration zurichoise est bien plus importante que celle de la Confédération (37 000 postes).
Les chiffres de la transparence sein de la Confédération
| 2022 | 2021 | |
| Nombre de demandes d’accès | 1153 | 1385 |
| Accès | 53 % | 50 % |
| Refus | 8% | 9% |
| Emoluments | Fr. 24.582.- | Fr. 14.925.- |
| Charge de travail rapportée | 5404 heures | 5562 heures |
| Demandes en médiation | 129 | 149 |
Dans son rapport, le Préposé fédéral à la transparence continue de critiquer les unités administratives qui refusent de se conformer à la loi sur la transparence. Ainsi, certaines unités sabotent la procédure de médiation en refusant au PFPDT l’accès à des documents, bien que celui-ci soit prescrit «par la loi sans dérogation possible».




















