La communication au compte-gouttes de la Confédération

Conférence de presse à Berne: les journalistes sont insatisfaits du travail d’information de l’administration fédérale, selon un sondage. (Photo: Keystone/Anthony Anex)

Par Anna Wanner. A quelles conditions Philipp Morris peut-il promouvoir les produits du tabac avec le sceau de la Confédération? Combien de millions ont été coulés pour les cautionnements de la flotte maritime?

 

Pour répondre à ces questions, l’administration fédérale est la mieux placée. Selon la loi fédérale sur le principe de transparence, elle est tenue d’octroyer à toute personne l’accès aux documents officiels. En théorie.

C’est grâce à des recherches de longue haleine de CH-Media que les réponses à ces questions ont été divulguées. Ce genre d’informations ne parviennent pas aux journalistes en un claquement de doigt. On sait désormais que le fabricant de cigarettes Philip Morris s’est vu promettre 1,8 million de francs pour une présence remarquée en tant que sponsor principal du Pavillon suisse à l’expo de Dubaï. La révélation du partenariat a scandalisé l’opinion publique. Le Conseil fédéral a finalement refusé le contrat de sponsoring.

Autre scandale de grande envergure: les cautionnements liés à la navigation maritime pour lesquels la Suisse a gaspillé une première fois 215 millions de francs, avant de jeter 130 autres millions de francs par la fenêtre en cédant les navires à des prix beaucoup trop bas.

Une demande d’accès, sinon rien

Un nouveau rapport montre à quel point la communication entre administration et médias patine: 44% des correspondants au Palais fédéral disent se heurter à des obstacles lorsqu’ils demandent des informations. Ils critiquent la méfiance de l’administration à l’égard des médias et le manque de transparence. Plusieurs journalistes ont déclaré avoir obtenu des informations seulement une fois qu’ils ont invoqué la loi sur la transparence. En d’autres termes, les offices ne fournissent pas les documents de leur plein gré.

Quelque 61% des journalistes interrogés affirment qu’il est difficile de pouvoir directement parler avec un expert au sein de l’administration. L’entrée en contact échoue soit parce que les services d’informations ne donnent pas les coordonnées de la personne, soit parce que les interlocuteurs cités dans les communiqués de presse ne sont pas joignables. Conséquence: les seules réponses des services d’informations sont souvent inutilisables, car «mal documentées» et «trop vagues». Bref, elles ne remplissent aucunement leur objectif.

A noter qu’il y a des différences flagrantes entre les départements. Celui des affaires étrangères (DFAE) fait figure de mauvais élève. De manière générale, le Contrôle parlementaire de l’administration, qui a réalisé l’audit, constate qu’environ la moitié des journalistes sont entravés dans leur recherche d’informations. L’organe s’appuie sur les données de 80 journalistes accrédités au Palais fédéral, de l’administration et d’experts en communication.

Une bonne note malgré tout

Les conclusions de l’enquête en disent long. Celle que tire la commission de gestion du National, qui surveille gouvernement et administration, est pour le moins déconcertante: selon elle, la communication de l’administration fédérale obtient un bon résultat et l’enquête réalisée ne révèle pas de lacunes trop importantes.

Une commission qui a commandé ce rapport parce qu’«à une époque où la qualité et la fiabilité de l’information sont sans cesse remises en question par la désinformation et par l’immédiateté du travail médiatique, la communication active, transparente et permanente est d’autant plus importante». Cette même commission estime désormais qu’il n’y a pas de raison de prendre des mesures, alors que près de la moitié des journalistes se heurtent à des résistances pour obtenir des informations, les empêchant d’avoir une vue d’ensemble des décisions politiques et de leur contexte.

Etrange n’est pas seulement l’explication selon laquelle les réponses des journalistes sont à relativiser parce que ceux-ci ne se sont exprimés que sur les unités de l’administration avec lesquelles ils sont régulièrement en contact. Cela met justement en évidence le cœur du problème: malgré des contacts fréquents, la méfiance règne. On ne peut donc pas parler de cas isolés.

L’attitude de la commission de gestion témoigne d’une compréhension tordue de la démocratie. Elle accepte le fait que le quatrième pouvoir ne soit pas en mesure de remplir totalement son devoir. Pourtant, c’est précisément cette commission, chargée de scruter l’administration, qui devrait avoir au moins autant d’intérêt à ce que les défaillances soient mises au jour.


Anna Wanner est co-responsable de la rubrique suisse à CH-Media, qui a publié une première fois ce commentaire. 


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