Ce poison lent qui menace la démocratie

«Tout est fait pour que les médicaments soient plus chers en Suisse»: Journaliste Jacques Pilet.

Par Jacques Pilet. Le Conseil fédéral et une partie des parlementaires demandent une retouche à la loi sur l’assurance-maladie qui permettra quelques cachotteries. Cette offensive, si elle aboutit, marquerait un tournant aux larges effets.

Les Etats vantent la transparence dans les discours, mais tous, même les plus démocratiques, tentent ici et là de s’y soustraire. Dans les prochains jours elle pourrait être sérieusement mise à mal par le Parlement suisse.

Notre pays s’est doté d’une loi sur la transparence (LTrans) et même d’un préposé ad hoc. Elle s’applique au domaine de la santé, notamment au prix des médicaments. Or le Conseil fédéral et une partie des parlementaires veulent poser là une exception. Avec une retouche de la loi sur l’assurance-maladie qui permettra quelques cachotteries. Cette offensive, si elle aboutit, marquerait un tournant aux larges effets qu’il convient d’esquisser.

Le «secret des affaires» est intolérable dans le domaine public
Nous sommes déjà choqués par le refus obstiné de l’Office fédéral de la santé publique et du gouvernement de révéler tous les termes de la négociation avec les pharmas sur la commande des 38 millions de doses de vaccin Covid. Sujet sensible dans plusieurs pays d’Europe – il anime un débat bouillant en Allemagne – et au sein de l’Union européenne. La présidente de la commission, Ursula von der Leyen, refusant, malgré une foule de demandes pressantes, de publier ses mystérieux contacts par SMS avec le patron de Pfizer. Ce qui pourrait menacer sa réélection. La directrice de l’OFSP a moins de souci à se faire. Les plaintes déposées par d’infatigables curieux iront certes jusqu’au Tribunal administratif fédéral, mais tous les partis sont pressés de tourner cette page de triste mémoire.

Ces blocages en disent long sur le rapport de forces entre les géants de l’économie et les Etats. La notion de «secret des affaires» peut parfois se justifier dans les transactions privées. Elle est intolérable dans le domaine public. Les Suisses connaissent le prix des avions-bombardiers F35 commandés à Lockheed Martin, celui des rames ferroviaires achetées chez Stadler. Pourquoi devraient-ils ignorer celui des médicaments de pointe, extrêmement coûteux, que Novartis et Roche nous vendent avec des conséquences considérables sur les comptes de nos assurances maladie?

La manœuvre est claire. Il s’agit d’échapper à la règle de la concurrence puisque les prix des divers fournisseurs restent opaques. Ce qui leur permet de pratiquer des tarifs différents d’un pays à l’autre. A la tête du client! Il est facile de les comparer d’une rive à l’autre du Léman pour l’aspirine. Tout est fait d’ailleurs pour que les médicaments soient plus chers en Suisse que chez nos voisins. Et le Parlement s’emploie à maintenir cette anomalie. Pour les derniers produits contre le cancer, c’est une autre affaire… A n’en pas douter, à la prochaine occasion, pandémique ou autre, les géants du domaine nous referont le coup. Et pourquoi pas, un jour, ceux du cybermonde ou de l’armement?

Limiter la transparence, c’est encourager la méfiance
L’opacité exigée en l’occurrence par les pharmas dessine un fonctionnement économique qui tourne le dos au libéralisme. Ce n’est plus le libre marché qui joue mais le rapport de forces. Il est piquant de constater que les plus ardents défenseurs de la société libérale sont les plus empressés, au Parlement, d’enterrer son principe. Eux si curieux du détail des dépenses sociales veulent imposer le secret sur le commerce de quelques mastodontes. Resterons-nous longtemps sous leur coupe? Admettrons-nous encore qu’un office fédéral apparaisse comme un temple tabou, avec sa prêtresse hantée par de puissantes divinités?

L’excellente organisation qui accueille ces lignes réunit tous les médias suisses. Mais on aurait tort de penser que ce combat concerne seulement les journalistes. Certes ceux-ci, lorsqu’ils pratiquent dignement leur métier, ont besoin de transparence. Mais la société en a besoin pour éviter les nombreux pièges de l’opacité. Pas seulement en termes de prix. Au chapitre aussi de ce que l’on pourrait appeler l’hygiène civique. Le secret couvre d’innombrables réseaux d’influence, de manigances, de faveurs discrètes, d’avantages obscurs. La corruption rampante peut se cacher derrière des apparences très convenables.

Limiter la transparence et les moyens de la garantir, c’est nourrir la défiance face à l’Etat, ce poison lent qui menace la démocratie.


Le journaliste romand Jacques Pilet a fondé le Nouveau Quotidien et a travaillé pour le groupe Ringier. Il publie régulièrement sur la plateforme bonpourlatete.com.