Barrage de Mühleberg : l’office fédéral censure un rapport

Par Simon Thönen. Le barrage du lac de Wohlen, près de la centrale de Mühleberg, est antisismique et résisterait aux crues, affirme l’autorité de surveillance. Mais cette dernière censure le procès-verbal d’inspection et motive sa démarche par le risque terroriste.

« Pratiquement pas de fissures », disent-ils. Le barrage du lac de Wohlen au-dessus de la centrale atomique de Mühleberg ne présente, selon l’exploitant, aucun problème. Photo : RDB/Ex-Press/Nadja Frey)

Lors que les Forces motrices bernoises (FMB) ont construit la centrale hydroélectrique de Mühleberg il y a près de cent ans, nul ne pouvait se douter qu’elle serait transformée en centrale atomique. Mais le barrage est-il capable de contenir le lac de Wohlen au-dessus de la centrale en cas de crues extrêmes et de rares séismes ? C’est une question de sécurité cruciale depuis Fukushima.

L’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) et la section Barrages de l’Office fédéral de l’énergie (Ofen) ont sonné la fin de l’alerte en été 2012. Selon elles, aussi bien le barrage que la centrale résisteraient même à un tremblement de terre – qui n’aurait qu’une chance sur 10’000 de se produire. A l’époque, j’ai voulu savoir en plus de détails sur quoi les autorités fondaient leurs propos rassurants et, en vertu de la Loi sur la transparence, j’ai demandé à consulter le procès-verbal du contrôle annuel du barrage qui avait eu lieu quelques mois auparavant, en décembre 2011.

Mais l’Ofen a balayé ma requête : selon l’autorité, le procès-verbal contenait des secrets commerciaux et sa publication pouvait affecter l’information « aussi ouverte que possible » des FMB envers les contrôleurs et même favoriser « des actes de sabotage ou de terrorisme ».

Je n’ai pas accepté ce refus sans condition et j’ai pris contact avec le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT), Hanspeter Thür. En lieu et place du délai légal de 30 jours, le PFPDT n’a délivré sa recommandation que 15 mois plus tard. Reste que le Préposé a recommandé la publication du document. Seuls les noms des collaborateurs de sociétés privées devaient être occultés.

Autres mesures de censure

Après de nouveaux retards, l’Ofen a fini par remettre au « Bund » le procès-verbal d’inspection, mais de larges portions du document avaient été censurées. Ce faisant, l’Ofen allait beaucoup plus loin que ce que le Préposé avait recommandé. Reste que le procès-verbal signalait que des fissures avaient été constatées, surtout dans le canal qui contient le câble à haute tension. Mais les murs et la voûte avaient été badigeonnés, « de sorte que le béton et son état n’étaient visibles presque nulle part ». Une longue fissure marquait le passage d’une qualité de béton à l’autre. En trois ou quatre points, l’humidité s’infiltrait dans le couloir en raison des fissures ; « à un endroit en particulier on constate l’infiltration d’eau qui s’écoule imperceptiblement par le sol dans le local des pompes ». L’avis des contrôleurs : « A cet endroit une analyse du béton s’impose. » On voudrait bien en savoir plus sur cette infiltration d’eau et ses conséquences. Mais le passage sur les mesures de l’eau d’infiltration est caviardé car, selon l’Ofen, les méthodes de mesure sont un « secret commercial » des FMB. La justification du caviardage du second passage sur l’humidité dans le canal du câble à haute tension est dramatisée. On y trouve des informations « qui pourraient être utilisées pour un sabotage ou des buts terroristes ». Une publication serait « de nature à mettre en danger la sécurité intérieure de la Suisse ».

L’argumentation est contradictoire. Si des terroristes peuvent planifier un attentat à l’aide de cette information, c’est qu’il y a probablement un sérieux problème de sécurité qui ne doit pas être caché à l’opinion publique. Pour sortir de ce dilemme, j’ai proposé à l’autorité que l’Ofen m’autorise à consulter le document et qu’en échange je m’engage à ne publier aucune information que des terroristes pourraient mettre à profit. L’Office a refusé.

Il est intéressant de noter combien le rapport d’inspection interne à l’Ofen et les déclarations de l’exploitant de la centrale se contredisent : interrogées, les FMB ont communiqué que l’installation « n’arbore pratiquement pas de fissures » et que le « canal du câble de haute tension est entièrement sec ». Certes, dans l’intervalle « une analyse extérieure aux FMB » de la qualité du béton a été entreprise Elle a montré que « la substance du béton de toutes les parties construites de la centrale hydroélectrique de Mühleberg est en bon état compte tenu de son âge ». Elle permettrait de faire la preuve du bon état des installations même en fonction des directives actuelles. J’aurais voulu voir cette expertise. Les FMB ont refusé, l’étude n’étant « pas publique »


Simon Thönen est rédacteur au « Bund ». Il y a écrit le 4 février 2014 un article sur le procès-verbal d’inspection censuré.