Un débat sur le pouvoir, les médias et la culture de l’erreur

Le débat de Café Transparence a réuni le politologue Michael Hermann, la journaliste Stefanie Hablützel et l’ancien conseiller fédéral Moritz Leuenberger à Zurich. (Photo: R.Huenerfauth)

Par Eva Hirschi. Le Café Transparence a eu lieu pour la première fois sur scène. Lors du débat public qui a réuni à Zurich l’ancien conseiller fédéral Moritz Leuenberger, le politologue Michael Hermann et la journaliste Stefanie Hablützel, il a été question de pouvoir, contrôle et transparence.

Auparavant, les journalistes devaient faire preuve de beaucoup de persévérance auprès des autorités pour obtenir des informations. L’introduction du principe de transparence il y a près de 20 ans a entraîné un changement de paradigme, selon Stefanie Hablützel. «La loi sur la transparence a permis d’établir une culture d’ouverture.» Les documents officiels sont depuis accessibles et, contrairement aux fuites d’informations, ce principe protège les journalistes contre une potentielle instrumentalisation.

Lors de la table ronde sur la transparence dans l’administration, le «Café Transparence on stage» à Zurich, Stefanie Hablützel représentait les médias. L’ancien conseiller fédéral socialiste Moritz Leuenberger incarnait, lui, le point de vue de l’administration et de la politique et le politologue Michael Hermann présentait les constats issus de la science.



«Caractéristique essentielle de la démocratie»

Pour Moritz Leuenberger, la transparence n’est rien d’autre qu’un fondement de la Suisse: «Chez nous, le souverain, c’est l’électeur et l’électrice. La population doit savoir tout ce qui se passe au sein du Parlement et du gouvernement. Elle doit connaître les faits, car elle vote et a le dernier mot ». En Suisse, la transparence est donc «une caractéristique essentielle de la démocratie».

Cependant, l’application du principe de transparence n’est pas toujours exemplaire: certaines administrations ont une pratique restrictive, refusant de publier des documents pour des motifs injustifiés, explique Stefanie Hablützel. Parfois, des documents ne sont même plus établis. «Aujourd’hui, on a tendance à moins rédiger de procès-verbaux», affirme le politologue Michael Hermann. «Les PV existent encore, mais leur contenu est souvent peu pertinent». Les séances protocolées seraient un prétexte pour évoquer des sujets légers «afin qu’il n’y ait pas de traces».

L’administration a peur de faire des erreurs 

Le politologue explique ce phénomène ainsi: «La peur de l’erreur est extrêmement centrale dans le quotidien de l’administration ». Le manque de transparence ne serait pas forcément une tentative de dissimuler quelque chose, mais la conséquence de la crainte d’être mis au pilori. Cette peur a incité les administrations à engager davantage de spécialistes en communication. Or, ceux-ci font rempart à une communication transparente, car ils veulent la contrôler, selon Michael Hermann. «La loi sur la transparence leur met des bâtons dans les roues».

Anina Ritscher et son enquête sur le lobbying de MSC

Le prochain «Café Transparence» aura lieu le 8 mai à 11h30 via Zoom. La journaliste de «Reflekt» Anina Ritscher parlera de son enquête sur l’armateur international MSC qui a tenté d’influencer un projet de loi. Son travail a été récompensé par le «Prix Transparence 2024». Inscrivez-vous ici.

La journaliste Stefanie Hablützel a pu faire le même constat, néanmoins elle a aussi vécu le contraire: «Certains employés de l’administration sont contents de recevoir des critiques constructives, les autorités veulent pouvoir s’expliquer». Pour Moritz Leuenberger, une politique d’information active peut même être une stratégie favorable à l’administration : si elle signale elle-même ce qui ne va pas, les médias n’ont pas de primeur à se mettre sous la dent et l’attention médiatique est moindre.

Mais tout ne doit pas se retrouver sous les projecteurs. Pour Michael Hermann, il est important qu’il y ait le secret des commissions. Il s’agit de la phase la plus cruciale au Parlement. C’est à ce moment qu’a lieu le processus de formation de l’opinion, qu’on débat vraiment. Lors des débats en séance plénière, tout le monde sait déjà ce qu’il va voter. En revanche, «de nouvelles idées naissent en commission. Elles ne doivent pas être étouffées dans l’œuf», estime le politologue.

Protéger sa propre opinion

Moritz Leuenberger va même plus loin: «Il ne s’agit pas seulement de protéger le processus de formation de l’opinion, mais aussi sa propre opinion». Il estime qu’on devrait pouvoir la changer sans être critiqué en public pour cela, faisant allusion au principe typiquement helvétique du compromis. «Sans compromis, il n’est pas possible de gouverner ce pays et de le faire avancer». Changer d’avis constitue, selon l’ancien politicien, l’un des piliers d’une démocratie de consensus.

Toutefois, malgré deux décennies de principe sur la transparence, la véritable transparence ne va pas encore de soi. Nombreuses sont les administrations qui la pratiquent de manière hésitante, voire défensive. Parallèlement, nous vivons à une époque où la demande à l’accès à l’information augmente. Ce champ de tensions nécessite d’être débattu de manière objective et critique.

Modérée par la journaliste Marguerite Meyer, qui anime aussi le format en ligne «Café Transparence», la discussion a été ponctuée par les intermèdes du champion suisse de poésie slam, le Bernois Valerio Moser. L’artiste a dit être toujours excellent quand personne ne le regarde, mais se rater dès que les yeux se braquent sur lui. Ce qui peut aussi se rapporter à l’administration: elle prend peur lorsque les journalistes s’intéresser de plus près à ses faits et gestes.